Mellila image double 2014

D’une fête foraine, le visage méditatif d’une très jeune fille. Arc tendu par-delà les temps: quel sera l’avenir? Le présent est à la joie chez ses amies insouciantes; l’envolée des jolies jambes sur le manège évoque les Hasards de l’escarpolette de Fragonard. La vie bruisse, la vie trépide: la photographie aussi bouge, à l’unisson.

Un écart du photographe accroche une autre ligne serpentine, triple barrière de fils barbelés, ondulant sur les collines, balafrant le paysage, mouvement immobile pour séparer. Trois barrières infranchissables? Ou bien plutôt les trois soeurs terribles qui président à la vie et à la mort: les trois Parques. Face aux visages angéliques.

Lignes diagonales: la photographie hésite entre deux vues, entre deux lignes, entre deux mondes. Nacelle du manège contre guérite de la frontière fortifiée, tapis volant contre grillage. Joie de se sentir tenu, porté; désespoir du détenu, du déporté, déréliction du tenu à l’écart. 13, 14 ans tout au plus, revenus de l’enfer pour quel paradis incertain: de jeunes garçons à la peau sombre se douchent sur la plage, scrutent la mer. Un visage de jeune fille, à peine entrevu, pas le même monde.

Derrière la barrière, l’Europe a tout d’un Lunapark. Un homme-sandwich promène dans les rues de Melilla, enclave espagnole, portail de l’Europe, un avion de réclame qui dit “bienvenue”. Le bureau de tourisme a deux portes: aucune n’est vraiment ouverte. Le bateau quitte Melilla pour l’Espagne. La cité au bord du monde reste une forteresse.

Thierry Dufrêne Critique d’art Membre de l’AICA 8 mai 2015